MONTRÉAL, le 17 juin 2026 - Une équipe de recherche de Santé Québec ‐ CHU Sainte-Justine et de l'Université de Montréal dirigée par le chercheur Mathieu Dehaes a démontré pour la première fois qu'une technique de surveillance non invasive du cerveau pourrait prédire le développement futur des bébés nés prématurément. Dans ces travaux, parmi les 241 bébés participants nés entre 29 et 36 semaines de grossesse, un sur trois présentait un retard de développement à l'âge de deux ans.
Contrairement aux grands prématurés (moins de 29 semaines), qui font déjà l'objet d'un suivi systématique, cette population – bien que représentant la majorité des naissances prématurées – est moins surveillée.
« Les grands prématurés ont été très étudiés par les scientifiques – et sont suivis systématiquement par un pédiatre – tandis que ceux nés entre 29 et 36 semaines l'ont moins été. La science sait donc moins de choses au sujet des conséquences de leur prématurité sur leur développement. La majorité de ces bébés quittent l'hôpital sans suivi ultérieur comme s'ils étaient nés à terme », explique Marie-Noëlle Simard, ergothérapeute à Santé Québec - CHU Sainte-Justine, chercheuse au Centre de recherche Azrieli du CHU Sainte-Justine et professeure à l'École de réadaptation de l'Université de Montréal.
Mesurer l'oxygénation du cerveau sans douleur et au chevet du bébé
La technique utilisée combine deux technologies optiques avancées (FDNIRS et DCS) pour mesurer, sans aucune douleur ni radiation, comment le cerveau du bébé utilise l'oxygène. Un simple capteur placé sur le front du nourrisson permet d'obtenir des informations cruciales :
- le flux sanguin cérébral et la quantité d'oxygène qui arrive au cerveau (disponibilité);
- la quantité d'oxygène extraite et celle consommée par le cerveau (utilisation).
Ces mesures, prises au chevet du bébé vers l'âge équivalant au terme de la grossesse (environ 40 semaines), ont ensuite été comparées avec celles de son développement sur les plans cognitif, langagier et moteur à l'âge de deux ans obtenues au moyen de l'échelle de Bayley-4, un outil de référence pour évaluer le neurodéveloppement chez les jeunes enfants.

Un simple capteur placé sur le front du nourrisson permet d'obtenir des informations cruciales sur le flux sanguin cérébral et la quantité d'oxygène qui arrive au cerveau, celle qui est extraite et celle qui consommée. Photo : Courtoisie
Des résultats qui changent la donne
La découverte principale : plus le cerveau d'un bébé prématuré utilise efficacement l'oxygène, meilleur sera son développement ultérieur. L'étude, codirigée par le chercheur Mathieu Dehaes, chercheur au Centre de recherche Azrieli du CHU Sainte-Justine et , ainsi que la Dre Thuy Mai Luu, pédiatre et clinicienne-chercheuse au CHU Sainte-Justine et professeure à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal, a mis en lumière qu'une utilisation accrue d'oxygène par le cerveau est associée à de meilleurs scores cognitifs et langagiers à deux ans.
Bien que les scores moyens de l'ensemble des enfants soient légèrement au-dessous de la norme (entre 95 et 98 sur une moyenne normative de 100), l'étude a révélé que près d'un enfant sur trois présentait un retard dans au moins un volet du développement. Le retard langagier touche particulièrement cette population, affectant près de 29 % des enfants suivis.
« Nous ne comprenons pas bien pourquoi certains prématurés ont un métabolisme en oxygène plus faible, mais nous pensons que la naissance prématurée durant le troisième trimestre, une période critique du développement du cerveau, peut influer sur la demande métabolique nécessaire pour soutenir cette maturation rapide et accrue », précise Mathieu Dehaes, qui est aussi professeur au Département de radiologie, radio-oncologie et médecine nucléaire de l’Université de Montréal et à l’Institut de génie biomédical.
Les garçons : une vulnérabilité plus grande
L'étude fait également voir des différences importantes entre les sexes. Chez les garçons, les associations entre les mesures cérébrales et le développement futur sont beaucoup plus marquées que chez les filles. Cette observation semble indiquer que les garçons prématurés présentent une vulnérabilité neurologique particulière, un phénomène déjà suspecté et démontré dans des études précédentes.
Les garçons de l'étude avaient également des scores de développement langagier (92 contre 99) et de développement moteur (98 contre 101) significativement plus bas que les filles, ce qui renforce la nécessité d'une surveillance adaptée selon le sexe.
Des avantages concrets pour les familles
Contrairement à l'imagerie par résonance magnétique, qui est coûteuse et nécessite souvent une sédation et le transport du bébé à l’extérieur de l’unité des soins intensifs néonataux, la technique optique utilisée par Mathieu Dehaes est non invasive et sans danger et s’applique au chevet du bébé aux soins intensifs. Elle ne demande aucune sédation et pourrait bientôt fournir des résultats immédiats grâce à la mise au point d’un algorithme d’analyse en temps réel.
«Cet outil pourrait permettre de repérer très tôt les bébés qui auraient besoin d'un suivi particulier ou d'interventions précoces pour optimiser leur développement. Si un retard de développement est suspecté, c'est là que peuvent intervenir les physiothérapeutes, ergothérapeutes et, plus tard, les orthophonistes», ajoute la Dre Luu, qui est directrice médicale du Programme de suivi néonatal à Santé Québec - CHU Sainte-Justine.
Prochaines étapes : une étude longitudinale et des chartes normatives
L'équipe de recherche prévoit maintenant valider ces résultats en suivant le développement de ces enfants au-delà de deux ans pour mieux comprendre les trajectoires à long terme. Une étude longitudinale a donc été mise en place et l’équipe termine actuellement la collecte des données auprès des mêmes enfants à l'âge de cinq ans, avant l’entrée à l’école, une étape importante du développement cérébral. L’équipe prépare déjà des propositions de recherche pour étudier le développement de ces enfants à l'âge de huit ans.
« Afin que tous les enfants prématurés puissent être dépistés à l’âge équivalant au terme de la grossesse, nous travaillons aussi sur l’élaboration de chartes normatives qui permettront d’arrêter les valeurs témoins de disponibilité et d’utilisation d’oxygène du cerveau. Le but serait d’utiliser ces chartes comme celles relatives à la circonférence crânienne pour déterminer si celle-ci est normale par rapport à l’âge de l’enfant », conclut le Pr Dehaes.
L’étude en chiffres
- 8 % des naissances au Canada sont prématurées.
- 241 bébés nés entre 29 et 36 semaines de grossesse ont été suivis dans l'étude.
- 90 % ont été évalués jusqu’à l’âge de deux ans.
- 33 % présentaient un retard dans au moins un volet du développement.
- 29 % avaient un retard langagier.
- 13 % souffraient d’un retard cognitif.
Des résultats similaires chez les bébés atteints d’une malformation cardiaque
L’équipe de recherche de Mathieu Dehaes a appliqué cette technique de neuromonitorage optique auprès de nouveau-nés atteints d’une transposition des gros vaisseaux, une malformation cardiaque congénitale qui fait que le sang n'est pas suffisamment oxygéné lorsqu’il arrive au cerveau.
Dans cette étude, dont les résultats ont été publiés en janvier 2026 dans le Journal of Cerebral Blood Flow & Metabolism, 30 bébés nés avec cette malformation ont été suivis. Les chercheurs ont mesuré le flux sanguin cérébral et l'apport d’oxygène dans les 72 heures suivant la chirurgie cardiaque correctrice.
Les résultats montrent que ces bébés avaient un apport d’oxygène au cerveau plus faible que les bébés en santé. Plus important encore, un flux sanguin et un apport d’oxygène plus élevés après la chirurgie étaient associés à de meilleurs scores moteurs et langagiers à deux ans.
Ces travaux démontrent que la technique de neuromonitorage optique peut également servir de biomarqueur précoce du développement neurologique chez les enfants atteints de malformations cardiaques congénitales, ouvrant la voie à des interventions ciblées pour cette population vulnérable.
à propos de l'étude
Cette recherche a été menée entre août 2018 et novembre 2021 à Santé Québec – CHU Sainte-Justine. Elle a concerné 241 bébés nés entre 29 et 36 semaines de grossesse, hospitalisés en néonatologie pendant au moins 48 heures. L'étude a été financée par les Instituts de recherche en santé du Canada, le Fonds de recherche du Québec – secteur Santé et le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.
L'article « Associations between postnatal cerebral oxygen availability and utilization in very to late preterm infants and neurodevelopmental outcome », par Anurudhya Karthikeyan et ses collègues, a été publié le 11 janvier 2026 dans la revue Scientific Reports du groupe Nature.