MONTRÉAL, le 24 mars 2026 – Et si les selles des tout-petits vivant avec la fibrose kystique pouvaient révéler des informations cruciales sur leur maladie? C’est l’hypothèse qu’entend explorer Geneviève Mailhot, nutritionniste et chercheuse au Centre de recherche Azrieli du CHU Sainte-Justine. Avec Rosalie Boisvert, nutritionniste et étudiante à la maîtrise, et en étroite collaboration avec la clinique de fibrose kystique du CHU Sainte-Justine, elle s’intéresse de près aux complications gastro-intestinales liées à cette maladie génétique encore souvent associée uniquement aux poumons.
En ce Mois de la nutrition, lumière sur un projet novateur qui mise sur l’alimentation, le microbiome et le métabolome fécaux pour mieux comprendre la fibrose kystique.
Au-delà des poumons : une maladie qui affecte aussi le système digestif
Si la fibrose kystique est largement reconnue pour ses effets sur les poumons, elle provoque également de nombreuses manifestations extra-pulmonaires, notamment au niveau gastro-intestinal. L’un des principaux défis est l’insuffisance pancréatique, qui provoque une malabsorption des gras et de certaines vitamines. Le pancréas ne sert pas qu’à contrôler la glycémie : il produit aussi la lipase pancréatique, l’enzyme essentielle qui décompose les graisses pour permettre leur absorption par l’intestin. Or, chez les jeunes vivant avec la fibrose kystique, cette enzyme est produite en quantité insuffisante.
Conséquence : ceux-ci doivent suivre une alimentation très riche en gras et en calories pour soutenir leur croissance et améliorer leur santé globale. Or, malgré des interventions nutritionnelles intensives dès le plus jeune âge, environ un enfant sur dix présente encore un retard de croissance. Par ailleurs, on en connaît peu sur la qualité et la quantité des aliments réellement consommés par ces enfants.
Le métabolome fécal : une fenêtre unique sur le microbiome
L’étude se concentre sur les très jeunes enfants, âgés de 0 à 2 ans lors du recrutement – une période charnière où se façonnent à la fois l’alimentation, le microbiome, le métabolome et les premières manifestations de la maladie.
Ce choix d’âge est d’autant plus pertinent qu’un médicament modulateur de la protéine CFTR est maintenant offert dès 2 ans. S’il améliore considérablement la fonction pulmonaire et l’espérance de vie, ses effets sur l’intestin demeurent peu documentés. « Le médicament entraîne souvent une prise de poids, observe Geneviève Mailhot, également professeure titulaire à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Cela nous amène à penser qu’il modifie peut-être l’absorption des nutriments ou d’autres mécanismes gastro-intestinaux. »
Pour mieux comprendre cet écosystème complexe, l’équipe analyse à la fois le microbiome fécal - l’ensemble des micro-organismes qui vivent dans l’intestin et se retrouvent dans les selles - et le métabolome fécal, constitué de milliers de petites molécules (« métabolites ») produites, entre autres, par ces micro-organismes. Analyser ce métabolome permet de brosser un portrait précis des processus métaboliques en jeu, un angle encore peu exploré dans la fibrose kystique.
Les recherches montrent déjà que le microbiome intestinal des enfants vivant avec la fibrose kystique diffère de celui des enfants en santé et évolue selon une trajectoire particulière. Le rôle de l’alimentation dans cette évolution demeure toutefois largement méconnu.
Un projet exploratoire interprovincial
Pour répondre à ces questions, un projet de recherche sur deux ans, mené en partenariat avec l’hôpital SickKids de Toronto, analysera les liens entre :
- L’alimentation, grâce à une application avec assistance par image qui analyse les photos des repas prises par les parents
- Le microbiome et métabolome fécaux, par l’analyse des selles
- Les symptômes gastro-intestinaux, recueillis via des questionnaires aux parents
- L’effet du médicament modulateur CFTR.
L’équipe prévoit recruter 20 enfants vivant avec la maladie dans les deux hôpitaux, ainsi qu’un groupe témoin de 20 enfants en santé.
Plusieurs jeunes patientes et patients ont déjà été recrutés au CHU Sainte-Justine grâce au travail de Rosalie Boisvert et à la collaboration exceptionnelle de la clinique dirigée par la Dre Marie-Pier Dumas, pneumologue. « Il existe un magnifique arrimage entre la clinique et la recherche, ce qui facilite énormément le recrutement, souligne l’étudiante. L’équipe connaît bien les familles et sait quand il est approprié de les approcher. Leur soutien est précieux. »
Vers une nouvelle compréhension du rôle de l’intestin dans la fibrose kystique
En explorant ce qui, jusqu’ici, était peu étudié – le rôle de la nutrition, du métabolome et du microbiome fécaux et de la santé gastro-intestinale dans la fibrose kystique – ce projet pourrait transformer notre compréhension de la maladie et ouvrir la voie à des interventions nutritionnelles plus ciblées.
Dans un contexte où les progrès médicaux transforment déjà la trajectoire de vie des enfants atteints, comprendre comment l’alimentation, les médicaments et les mécanismes intestinaux interagissent devient essentiel pour optimiser leur prise en charge.
Et si, finalement, les selles des tout-petits contenaient les clés pour améliorer leur santé future?