Leandra Desjardins vient d’une petite ville de Gaspésie d’environ 1 500 habitants. Elle se souvient encore du vertige ressenti en entrant pour la première fois dans un amphithéâtre universitaire de plusieurs centaines de places. Après son baccalauréat, son parcours la mène à l’étranger où elle poursuit un doctorat en psychologie.
Son parcours sera marqué par des départs, des doutes et des personnes qui lui auront permis de se projeter. Ce cheminement façonne aujourd’hui sa manière d’accompagner la relève au Centre de recherche Azrieli du CHU Sainte-Justine : comprendre où chaque personne souhaite aller, l’aider à franchir la prochaine étape et savoir mobiliser d’autres perspectives lorsque nécessaire.
Que peut changer une mentore lorsque le doute s’installe ?
À la fin de son postdoctorat, Leandra se retrouve pour la première fois sans prochaine étape clairement dessinée. Le poste dont elle rêve, psychologue clinicienne-chercheuse, est rare. Elle postule, essuie un refus et explore d’autres possibilités. Aucune ne réunit la clinique et la recherche comme elle l’avait imaginé. « Je me suis trouvée où il n’y avait plus de pont. » Elle se tourne alors vers Mélanie Dirks, sa mentore depuis le baccalauréat.
Ensemble, elles examinent non seulement ses possibilités professionnelles, mais aussi ses priorités et ses projets de vie. Sa mentore lui conseille finalement de se donner encore un an. Leandra lui fait confiance parce qu’elle sait que ce conseil n’est ni un encouragement automatique, ni une promesse de réussite. « Je lui aurais fait confiance aussi si elle m’avait dit que ça allait être difficile. » Dans son cas, cette année supplémentaire mènera à trois offres correspondant à ses aspirations. Elle choisira de poursuivre son parcours au CHU Sainte-Justine, un établissement de Santé Québec, où elle bénéficiera de l’influence de nouvelles figures de mentorat. Leandra souligne notamment le rôle du chercheur Serge Sultan, qui a su reconnaître son potentiel et l’aider à accéder à ce qu’elle décrit aujourd’hui comme son « poste de rêve ». Avec la chercheuse Miriam Beauchamp, il demeurera au fil des années une présence marquante, tant sur le plan professionnel que personnel.
Pourquoi est-ce important de se reconnaître dans celles et ceux qui nous précèdent ?
Au fil de son parcours, Leandra a rencontré des femmes qui ont contribué à élargir les possibilités qu’elle croyait possibles pour elle-même. Elle pense notamment à Maru Barrera qui l’a supervisée pendant sa résidence ainsi que son postdoctorat. Pionnière de l’oncologie pédiatrique psychosociale au Canada, elle a construit sa place comme femme, immigrante et clinicienne-chercheuse dans un milieu où peu de femmes occupaient alors ces rôles. « J’ai vu quelqu’un qui avait surmonté tellement d’obstacles pour faire quelque chose qui était profondément important pour elle. » Pour Leandra, côtoyer un modèle ne signifie pas reproduire son parcours, mais élargir ce que l’on croit possible pour soi.
Elle sait toutefois qu’une seule personne ne peut représenter toutes les expériences. Lorsqu’une étudiante a souhaité échanger avec quelqu’un qui comprenait plus directement son expérience autour de l’immigration, Leandra a cherché dans son réseau une personne pouvant lui offrir cette perspective. Reconnaître ses limites fait aussi partie du mentorat : rester présente tout en ouvrant l’accès à d’autres formes de soutien.
Comment accompagner une personne sans tracer le chemin à sa place ?
Pour expliquer son approche, Leandra utilise l’image de l’échafaudage. Elle cherche d’abord à comprendre la personne devant elle : où veut-elle aller, qu’a-t-elle envie d’apprendre, quelles forces peut-elle mobiliser et quels défis rencontre-t-elle ? Puis vient la question centrale : où se trouve-t-elle aujourd’hui, et quelle prochaine étape sera suffisamment exigeante pour lui permettre de progresser sans être hors de portée ? « L’idée, c’est d’apprendre quelque chose de nouveau. »
Lorsqu’elle devient chercheuse indépendante, Leandra reconnaît que le rôle de mentore l’intimide. Malgré des années de formation en recherche et en clinique, elle n’a jamais véritablement appris à mentorer. Elle consulte des ressources et puise dans ses expériences : reproduire ce qui l’a aidée, éviter ce qui lui a moins convenu et continuer d’apprendre. « Quelle chance d’être en labo avec six étudiantes et étudiants qui m’apprennent quelque chose en tout temps! » Leandra parle d’ailleurs avec fierté des personnes qu’elle accompagne, tout en hésitant à s’attribuer leurs réussites : les guider, pour elle, ne signifie pas faire le chemin à leur place. Après quelques années à la tête de son laboratoire, elle entrevoit déjà son legs scientifique autrement. « Je pense que la composante la plus importante de ma carrière, ce seront les étudiantes et étudiants que je forme. Ce sont eux qui vont faire l’avenir de la psycho-oncologie et de la psychologie pédiatrique. »
Après avoir elle-même bénéficié de personnes qui l’ont aidée à se projeter lorsque la suite était incertaine, Leandra cherche aujourd’hui à faire la même chose pour la relève : aider chacune et chacun à voir les possibilités qui s’offrent à eux et à trouver la prochaine étape qui leur ressemble.