Montréal, 16 avril 2026 — Une équipe codirigée par Alexandre Dubrac, chercheur au Centre de recherche Azrieli du CHU Sainte‑Justine et professeur à l’Université de Montréal, signe une avancée majeure en neurosciences du développement avec la publication, dans la revue Cell, du tout premier atlas détaillé du développement postnatal du réseau vasculaire du cerveau.
L’étude, à laquelle a contribué Mathilde Bizou, postdoctorante et co-première autrice, a été réalisée en étroite collaboration avec le laboratoire du Dr Nicolas Renier à l’Institut du Cerveau de Paris. Celle-ci révèle que les vaisseaux sanguins du cerveau ne se développent pas simplement en parallèle des neurones. Leur croissance suit une trajectoire dynamique en plusieurs phases et varie selon les régions du cerveau, en étroite relation avec la maturation des circuits neuronaux leur conférant une participation active dans la construction du cerveau après la naissance.
« On savait que les neurones changeaient beaucoup après la naissance, mais on comprenait beaucoup moins comment les vaisseaux sanguins s’adaptaient à ces transformations. Cet atlas nous donne enfin une vue d’ensemble de cette dynamique essentielle », explique Mathilde Bizou.
Un réseau vital encore mystérieux
Bien qu’il ne représente qu’une petite fraction du poids du corps, le cerveau consomme à lui seul environ 20 % de l’oxygène et de l’énergie disponibles. Cette exigence élevée repose sur un réseau de vaisseaux sanguins dense et finement organisé, chargé d’apporter l’oxygène et les nutriments nécessaires aux neurones.
À la naissance, ce réseau vasculaire est encore immature. Or, c’est précisément après la naissance que le cerveau connaît une période de transformations majeures : il grandit rapidement, les circuits neuronaux se raffinent et certaines régions se spécialisent en fonction de l’expérience sensorielle et de l’environnement. Jusqu’à maintenant, les chercheuses et chercheurs disposaient de peu d’outils pour suivre dans le temps et à l’échelle de l’ensemble du cerveau la manière dont les vaisseaux sanguins s’adaptent à ces changements.
« Nous avions des cartes très détaillées du cerveau adulte, mais beaucoup moins d’informations sur la façon dont le réseau vasculaire se met en place après la naissance, explique Alexandre Dubrac. C’était un peu comme essayer de comprendre le fonctionnement d’une ville sans avoir accès à sa carte routière. »
Un atlas inédit du cerveau en développement
Pour combler cette lacune, l’équipe de Nicolas Renier a développé un atlas tridimensionnel à partir d’un modèle murin afin de suivre, avec une précision spatiotemporelle inédite, le développement du réseau vasculaire de la naissance jusqu’à l’âge adulte.
En parallèle, l’équipe d’Alexandre Dubrac a généré et intégré des données transcriptomiques spatiotemporelles, permettant d’associer cette architecture vasculaire à des programmes moléculaires dynamiques. En combinant ces expertises complémentaires, l’étude permet de reconstruire l’ensemble du réseau vasculaire cérébral et d’en analyser l’évolution dans le temps, tant sur le plan structurel que moléculaire.
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Photo : Cet apperçu permet de voir que le cerveau à la naissance possède un réseau vasculaire rudimentaire, qui se densifie au cours des premières semaines de la vie post-natale. © Nicolas Renier
Trois grandes phases de développement
L’un des principaux apports de l’étude est la mise en évidence de trois grandes phases successives dans le développement des vaisseaux sanguins après la naissance.
La première phase correspond à une croissance coordonnée : le réseau vasculaire et le cerveau augmentent de taille de façon relativement proportionnelle. Cette étape assure une irrigation minimale adéquate pendant les premiers jours de vie, similaires aux derniers mois du développement fœtal chez l’humain.
La deuxième phase marque un changement majeur. Les vaisseaux sanguins se développent alors plus rapidement que le cerveau lui‑même, entraînant une forte densification du réseau. Cette période, qui pourrait correspondre à la petite enfance et à l’âge scolaire chez l’humain, coïncide avec des phases dites « critiques » du développement cérébral, durant lesquelles les circuits neuronaux se forment, se raffinent et se spécialisent, notamment en réponse à l’activité sensorielle.
Enfin, une troisième phase correspond à une période de stabilisation et de raffinement du réseau vasculaire, qu’on pourrait associer à l’adolescence, au cours de laquelle l’architecture des vaisseaux atteint une organisation plus mature tout en conservant une certaine capacité de remodelage.
Une vascularisation étroitement coordonnée à la maturation neuronale
L’étude montre que le développement du réseau vasculaire n’est pas uniforme dans tout le cerveau. Cette différence ne s’explique pas uniquement par une intensification générale de l’activité neuronale, mais par le fait que certaines régions émettent des signaux spécifiques qui influencent directement la poursuite — ou l’arrêt — de la croissance des vaisseaux sanguins. En croisant les données provenant des cartes de densités vasculaires avec celles des profils d’expression géniques, l‘équipe a découvert que ces signaux agissent comme de véritables repères pour le réseau vasculaire, lui indiquant où et jusqu’à quel point continuer à se développer. Lorsque ces voies de signalisation sont altérées, les vaisseaux sanguins perdent leurs repères, se désorganisent et se développent de manière aberrante. Ces résultats montrent ainsi que le réseau vasculaire ne se contente pas d’accompagner passivement le développement du cerveau : il dépend étroitement de la communication avec les neurones. Cette interaction est particulièrement cruciale durant la deuxième phase du développement postnatal, une période où l’activité neuronale s’intensifie et où la coordination entre les deux systèmes devient déterminante pour l’organisation fine du cerveau.
Un nouvel outil pour mieux comprendre certains troubles et maladies
Au‑delà de l’avancée fondamentale, cet atlas constitue un point de départ essentiel pour étudier différents troubles — notamment l'autisme — ou certaines maladies vasculaires cérébrales qui apparaissent ou trouvent leur origine pendant l’enfance.
« Disposer d’une carte de référence du développement normal nous permettra désormais de comparer ce qu’il se passe lorsque ce processus est perturbé, explique Alexandre Dubrac. On pourra mieux comprendre si, et comment, un décalage entre le développement neuronal et la vascularisation contribue à la vulnérabilité de certaines régions du cerveau. »
Repenser le cerveau comme un système neurovasculaire
Les résultats de cette étude invitent à repenser le cerveau en développement comme un système profondément neurovasculaire, dans lequel les vaisseaux sanguins jouent un rôle actif dans la santé cérébrale, au même titre que les neurones.
En mettant à la disposition de la communauté scientifique une cartographie complète et accessible du réseau vasculaire postnatal, cette publication dans Cell ouvre la voie à de nouvelles recherches sur les bases vasculaires des maladies du cerveau — et, à plus long terme, à de nouvelles pistes pour leur prévention et leur compréhension dès les premières étapes de la vie.

Photo : Mathilde Bizou (à gauche) et Alexandre Dubrac © CHU Sainte-Justine (Véronique Lavoie)